Archive pour la catégorie 'Rencontres'

11
août
09

L’enchanteur et eux

L'enchanteur et eux

01
août
09

Retour au Kurdistan

J’avais rencontré Issa en Irak, l’hiver dernier, alors que je faisais mon reportage sur l’université de Dohuk. Nous avions passé une merveilleuse soirée en compagnie de ses amis également étudiants.

En nous quittant le lendemain, nous nous étions promis de nous revoir, et notamment que je viendrais dans son village natal, en Turquie, près de Sirnak.

Chose promise… j’ai donc entrepris cet été le long voyage qui me mènerait jusqu’à sa maison familiale, où son père, sa mère et ses frères et soeurs m’accueillirent avec une chaleur et une hospitalité inoubliables.
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On a crapahuté dans la montagne toute la journée

On a crapahuté dans la montagne toute la journée, et en attendant de dîner, on se détend au salon

Sover, le petit frère d'Issa sous la photo d'aînés

Sover, le petit frère d'Issa sous la photo d'aînés

Le plus jeune des frères s'amuse à vélo devant l'entrée de la maison

Le plus jeune des frères s'amuse à vélo devant l'entrée de la maison

05
mai
09

La photo du petit

La rencontre

Au moment de quitter le site d’Ani, un jeune garçon nous a abordé. Il nous a demandé d’où l’on venait (comme partout en Turquie), puis de le photographier. Il a souhaité lui aussi prendre une photo.  Et là, il a sa première photo publiée.

La photo qu'il a prise

10
déc
08

Les combats de Fatih

J’ai rencontré Fatih dans la rue, à Elazig, le 5 décembre 2008. Son visage m’a intéressé, et je lui ai demandé l’autorisation de le photographier. Il a accepté.

J’aime bien cette première photo, où se mèlent le plaisir d’être vu, remarqué, et l’expression, me semble-t-il, d’une sorte d’absence au monde qui l’entoure, absence un peu mélancolique. J’aime aussi le contraste entre un peu d’espièglerie et une virilité volontaire. Les photos prises plus tard n’auront plus cette fraicheur, et mon copain de rencontre prendra alors toujours la pose, empruntée.

Fatih

On sympathisera rapidement : il fait froid et Fatih m’invite à venir boire un thé dans la boutique de son frère aîné, Riza. (Ils y font des clés-minute ;  l’affaire, en plein centre-ville et sur une place dédiée au départ des dolmus pour les villes voisines, marche bien).

Quand je demande à Fatih s’il connaît un lieu d’entraînement de foot pour que je tente d’y faire quelques photos, malgré la grisaille assommante, il m’y emmène d’un coup de voiture. On discutera pendant le trajet, et sur le parking du stade désert, en allemand et en anglais. Il m’explique alors son parcours : départ à 19 ans pour l’Allemagne, petits boulots, délinquance, prison, expulsion et retour à Elazig. Il me dit aussi qu’il ne souhaite plus partir, qu’il est content d’être de retour dans son pays, avec ses amis. On parle de la taule, des petits détails de la taule, avec pudeur et franchise à la fois. J’ai l’impression qu’il est content d’en parler, mais qu’en même temps il se protège de tout ce que ma présence peut lui rappeler de son expérience européenne. Il met en avant son choix de vie, sérieux, le respect de la religion, de la famille. Je n’insiste pas et nous prenons congé l’un de l’autre.

Le surlendemain, en passant sur la place des dolmus, je passe dire bonjour à Fatih. Il semble très content de me voir et me demande de rester avec lui : nous irons alors chez son meilleur ami, Ali, grossiste en fruits et légumes. Avec ce dernier, il propose que nous passions la soirée ensemble. On se donne rendez-vous pour 19 heures, après mon travail sur le marché aux moutons.

Dans la soirée, deux autres copains se joindront en fait à nous. Tous les quatre veulent m’emmener au Hammam. Un instant, je pense à mon expérience syrienne… Il n’en sera rien.

Le Hammam en question vient d’ouvrir et tient autant de l’aqualand occidental que du bain turc traditionnel. C’est neuf, hyper-moderne et propre, ludique (un toboggan fantastique nous arrachera des hurlements sous le regard un peu sévère du garcon de bains). Ils ont voulu m’offrir ce que la ville réservait de meilleur à leurs yeux.

Après nous sommes allés manger une soupe dans un petit restaurant ouvert tard, et puis on a bu quelques bières, et je suis parti me coucher.

C’était du temps camarade, du temps fraternel. Une virée entre potes, dans cette petite ville perdue, et je pensais au film de Mickael Cimino, The deer hunter.

J’ai observé Fatih, ce rien de réserve qu’il conserve, son quant-à-soi, ces années allemandes qui le séparent tout de même un peu de ses copains d’enfance. J’ai pris conscience de tout le courage dont il fait preuve, à tenir bon sans rêve, à s’accrocher à une vie qui n’est plus tout à fait la sienne, mais qui est la seule possible pour lui aujourd’hui.

Fatih, c’est le deuxième nom du sultan Mehmet. Il l’a endossé après la prise de Constantinople. Mehmet le victorieux.

J’ai souhaité que mon Fatih d’Elazig soit aussi victorieux, dans le combat qu’il mène : rester droit.

03
déc
08

L’atelier

Après une journée consacrée à la vieille ville, la citadelle et les rues à l’entour, je décide de retrouver les terrains de football où la veille, en arrivant à Gaziantep, j’avais reperé des entraînements. Il me faut donc m’engager vers le sud de la ville. Ces stades aperçus depuis la navette qui me menait de l’aéroport au centre-ville, se révèlent beaucoup plus éloignés que ne ne croyais. Je dois donc m’avancer dans les faubourgs de la ville, alors que le soleil commence à décliner.

Sur mon chemin, je croise deux hommes jeunes assis sur des tabourets. Ils fument et attendent je ne sais quoi. Par ennui, désoeuvrement, ou curiosité, l’un d’eux m’adresse la parole. D’où je viens, ce que je fais ici, etc. Je réponds que je vais vers les stades. Ils me demandent de les prendre en photo, ce que je fais volontiers – deux clichés pas très réussis où le soleil rasant et les arbres en face de nous, dessinent tout un jeu d’ombres, en peau de léopard, sur leurs visages.

Mehmet, le moustachu, m’invite à le suivre et je descends avec lui et tout mon matériel au sous-sol d’une grosse structure en béton. Je me demande ce qu’il veulent de moi et où ils m’emmènent ; une vague inquiétude me trouble à mesure que je descends les marches, docile à leur invitation.

En bas de l’escalier, je découvre une pièce de 3 ou 400 m², d’un seul tenant, et sur le quart de cette surface éclairée au néon blanc, des machines à coudre, une scie à textile et d’autres matériels que je ne reconnais pas. Je suis dans un atelier de confection.

Dans cet atelier désert, nous partagerons un thé, une cigarette

Dans cet atelier désert, nous partagerons un thé, une cigarette

Okkes et Mehmet m’expliquent que l’atelier est vide, que depuis dix jours, il n’y a plus de travail, et qu’ils sont là seulement pour garder le matériel, les autres ouvriers restant chez eux.  Ils me montrent les chaussons souples qu’ils fabriquent. Ils expliquent comment ils les produisent. Et puis, parce que même en des temps difficiles de chômage technique, il faut continuer à accueillir l’étranger, ils font du thé et m’offrent une clope.

Je sens qu’il leur est important de témoigner, de faire part de leurs problèmes, et de la détresse qui jour après jour s’installe. Ils s’avancent à des explications : la Chine, l’Euro, la crise. Je devrais me contenter d’écouter, mais je me sens confusément coupable de ma prospérité. Je leur dis que moi aussi j’ai travaillé sur ces matériels, autrefois, dans un atelier de confection de nappes, et dans un autre de confection de guirlandes publicitaires. Je leur serre les mains, les épaules, comme si je devais personnellement compenser par la fraternité proposée, la dureté du monde, et puis je prends congé d’eux.

Je reviens une demie-heure après, le sourire aux lèvres, avec deux gros poulets, et du soda et des friandises dont je me doute que leurs enfants (quatre chacun) sont friands. Ils sont surpris, ravis, et décident de m’accompagner au stade, après avoir déposé la nourriture chez eux.

On finira, en fait, la soirée ensemble autour d’une bière, de deux bières… en refaisant le monde, assez tard dans la nuit.

Mehmet, inquiet, doux et beau

Mehmet, inquiet, doux et beau

01
oct
08

Quitter le Kurdistan, ou les enfants “chics” du quai.

Le panneau de la gare

Le panneau de la gare de Diyarbakir, ce qui veut dire pour moi, aujourd'hui : départ...

Le jour du départ finit par arriver.

( Je ressens une étreinte au coeur qui me rappelle l’enfance : quand je devais quitter l’un de mes parents pour rejoindre l’autre, et que la joie de retrouver une mère était assombrie du chagrin et de la culpabilité de quitter un père. Mais peut-être que je n’étais alors tout à fait en paix avec moi-même, ou plutôt en moi-même, que lorsque j’étais ainsi : en partance – entre deux vies qui n’étaient ni l’une ni l’autre pleinement miennes, soit avec mon père à Paris, soit avec ma mère en Province. J’aimais alors ces interstices de solitude et d’indépendance. De l’un à l’autre – préservé. )

Je quitte donc aujourd’hui le Kurdistan et je sais que c’est pour retrouver mon compagnon à Paris. J’ai prévu un long voyage de quatre jours, et le retour commence à la gare de Diyarbakir.

J’attends une bonne heure sur le quai de la gare.

J’ai acheté des provisions pour ces trente heures de trajet entre la capitale du Kurdistan turc et Ankara, l’anatolienne. Outre les biscuits, j’ai enfin cédé aux chips. En attendant le train qui accuse déjà un long retard, je les picore.

En face de moi, il y a un groupe de six femmes accompagnées de huit enfants, dont trois bébés, et de deux hommes, l’un jeune, l’autre d’âge moyen, tous les deux moustachus. Ce groupe a un impressionnant bagage composé d’un bonne quinzaine de ballots dans de gros sacs à grains récupérés. Ils viennent de la campagne. Les femmes sont assises au sol, certaines bercent leur bébé.

Les enfants jouent entre eux, et je les observe, de la plus petite (deux ans et demi ?) à la plus grande (huit ans ?). L’aînée jette un oeil sur mes chips. A la manière kurde, je lui en propose, évidemment, comme on le fit cent fois auparavant à mon adresse. Un cadet rejoint la petite fille et prend sa chips. Puis un autre, et encore un autre. Sur les cinq enfants, quatre sont venus goûter au croustillant “goût paprika” hyper-salé qui les ravit, comme moi.

Quatre sur cinq : la petite dernière n’a pas osé aller vers le grand étranger blond.

Les aînés iront donc la chercher sur le quai, et l’accompagneront jusqu’à moi, pour qu’elle ait elle aussi, toute petite et menue, sa part, comme les autres. Ils lui apprendront à oser. Ils lui apprendront qu’elle a elle aussi le droit à sa part, et l’accompagneront sans la léser.

Et je me suis dit que ces enfants étaient “chics” comme on disait autrefois.

01
oct
08

Atef, l’immigré kurde expulsé d’Allemagne.

Je traînais du coté des remparts, pas très clair sur mes propres intentions, ni sur celles que j’espérais rencontrer. Il était déjà bien tard, et les enfants couchés, quand il a surgi, Ataf, du coin de la rue noire vers le bout de trottoir où j’errais. Grand, mince, félin, jeune, et avec quelque chose de pas tout à fait “couleur locale” dans l’allure, quelque chose d’étranger qui collait à ses gestes, à ses vêtements, à sa personne.

Ataf s’adresse à moi en allemand, directement. Il me demande d’où je viens, et quand je lui dis “France”, il me répond Metz ou Strasbourg. Je comprends qu’il a émigré et vécu en Allemagne, il me précisera que c’était près de Francfort.

Il tient ici une épicerie qui fait un peu peine : quelques savons alignés, d’inévitables chips (cancer mondial de l’alimentation) et le frigo avec l’eau minérale, le Fanta et le Coca. Qu’à cela ne tienne ! Ataf m’invite à m’installer tout au fond de la boutique, me demande mon métier, me fait servir un thé, et dit aux deux jeunes qui sont là que je viens d’Europe comme si j’étais quelqu’un de très important. Ataf a l’air ravi de voir un européen si tard ce soir-là, dans ce quartier pas complètement adapté au tourisme nocturne. Il semble même soulagé, soulagé d’un poids insupportable…

Je vais assez vite apprendre de quoi il retourne.

Ataf était arrivé en Allemagne à l’âge d’un an. Il y avait fait ses études (succintes) et puis avait mal tourné : petite délinquance, bagarres, trafics divers. Son parcours allemand s’achève sur une condamnation à quatre ans de prison, suivis d’une expulsion. Il n’emportera que ses souvenirs, ses regrets, et le prénom d’une jeune fille tatoué sur son biceps droit : Kirsten.

Je n’ai jamais compris le sens d’une expulsion d’un étranger ayant grandi chez nous, et la détresse de cet homme dont je réalise vite qu’il est en pleine dépression me saisit d’effroi. Sans repère dans ce pays qui n’est plus le sien, et privé de son pays réel, celui où il a grandi et appris à vivre, cet homme n’a d’autre choix que le désespoir le plus absolu, et l’on ne condamne pas au désespoir.

Je lui demande ce que je peux faire pour lui. Il me répond “Nichts” et me serre contre lui.

28
sept
08

À Mardin, toujours

Des restes chrétiens ne sont pas abandonnés et la vie est dans la ville.

Deyrulzafaran Manastırı

Deyrulzafaran Manastırı - Le monastère de Mor Hananyo

25
sept
08

Nouvelle soirée de Ramadan

Fayet vient me chercher à l’hôtel comme comme convenu, à 16h30, après avoir pris congé de ses élèves et du collège. Je suis un peu en retard : le marchand de disques m’a retenu quelque temps auparavant en chargeant tous les titres de la musique kurde actuelle sur ma clé USB, et en refusant, malgré mes demandes, de faire payer un centime à l’étranger de passage.

Fayet m’emmène chez lui, où nous déposons mon sac à dos, et nous partons faire les courses du dîner. Il m’est encore une fois impossible de participer aux frais. En insistant, je manque de froisser mon hôte : me gâter d’un bon repas lui fait autant bonheur qu’à moi. Tout en ayant le sentiment que c’est injuste, je me laisse porter par l’esprit entier de Fayet : ne décider de rien, bénéficier de tout, voilà mon statut pour un soir.

Les deux cousins nous rejoignent vers 17h30 et finissent de préparer le repas. La rupture du jeûne aura lieu à 18h20 : en attendant, tout le monde s’offre un petit bout de pain, la stricte observance n’étant pas vraiment notre fort.

À table (si l’on peut dire, car on mange sur une nappe posée sur un tapis), on aura, avec la chorba et la salade, du poulet grillé aux épices. En tant qu’invité, les copains ne me laissent manger que les filets, le « blanc », et tant de délicates attentions laissent l’occidental que je demeure, entre ravissement et gêne profonde. Pacha d’un soir, shooté au bonheur d’être là…

La nuit tombée, nous partons au village tous ensemble. On prend une table avec des tabourets bas, sur la petite place, face à la poste et à la vieille mosquée (XIIème siècle), là où tout le village semble se retrouver. On boit du thé, on picore des pistaches, et j’achète des gâteaux au miel en trompant la vigilante hospitalité de mes amis. Je m’entends dire que « I should not » et de répondre que « May be, but I did it ».

Plus tard, Fayet décide de m’emmener voir d’autres amis, sur une terrasse. Des profs également. Dans les petites rues qui nous séparent de cet endroit, je manque de tomber, et trouve le bras de Fayet. Je m’y accroche, et mon ami, avec son coude, serre ma main contre lui et me sourit. J’ai un instant l’impression que nous avons tous les deux quatorze ans, et que nous sommes livrés à la confusion des sentiments de cet âge-là. Mais non, et nous arrivons après une courte marche qui eut quelques secondes seulement le goût de l’éternité. Les collègues prévenus d’un coup de fil nous attendent.

Le Kurdistan, la liberté, la France, le socialisme, la guerre, me voilà convoqué sur cette terrasse de village, à ce grand tribunal de l’Histoire, témoin de ce que je n’ai fait que deviner, partisan circonspect, amant timide de tout un peuple, le peuple kurde, moi, français si peu et tellement.

La révolution attire les garçons fragiles à la présence des leurs, comme la lumière un papillon, et on ne raisonne pas plus le battement d’ailes d’un insecte près d’une lanterne que celui d’un coeur qui vibre sous les yeux de braise d’un inconnu engagé. On épouse une cause, on la comprend après. L’émotion est d’abord celle d’un corps qu’une main étreint sans relâche. Avec les profs de Bitlis, ce soir-là, j’ai parlé d’émancipation et de culture, d’avenir radieux et de justice, et j’ai aimé l’un d’eux, l’un de ces hommes, plus que tout autre, l’un d’eux et tous les autres.

Au matin, quand nous nous sommes éveillés, un hélicoptère de l’armée turque tournait autour du village silencieux dans un bruit effarant et déjà monotone.

Parmi mes nouveaux amis

Parmi mes nouveaux amis

Et ainsi toute la soirée qui s’est terminée tard.

24
sept
08

Soirée de Ramadan

Passée dans une famille et au café. Je découvre l’hospitalité kurde.

Le repas du soir

Le repas du soir

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